New York Public Library Digital Library Collections

[Home] [Expand] [Collapse] [Help]

Clear Search Expand Search


    PREFACIO  --  
LA CASA-TEMPLO  --  
Miguel Barnet  --  Presidente, Fundación Fernando Ortiz   Table of Contents     ON THE RELATIONS BETWEEN BLACKS AND WHITESFernando Ortiz  --  
(1943)

Miscelanea II of studies dedicated to Fernando Ortiz

- PRÉFACE -- LA CASA-TEMPLO -- Miguel Barnet -- Président, Fundación Fernando Ortiz

PRÉFACE
LA CASA-TEMPLO
Miguel Barnet
Président, Fundación Fernando Ortiz

Le 5 janvier 1996 on a réouvert la maison que Fernando Ortiz a fait construire pour son mariage avec Ester, la fille du célèbre écrivain Raimundo Cabrera. Cette maison, appellée dès le début la Villa Isis en l'honneur de sa première née, est aujourd'hui le siège de la Fundación Fernando Ortiz.

Cet angle, en diagonale avec le perron de l'université et situé au plus haut point de la colline d'Aróstegui, semblait prédestiné à servir de temple de la culture cubaine. Les colonnes doriques et ioniques placées avec fantaisie sous des frises rappellant la Grèce antique, avec des motifs grecs resplendissants et des corniches classiques, le tout marqué de cet éclectisme si typique du début du siècle, font de cette belle maison un endroit vraiment unique dans la ville de La Havane, où le savant cubain Fernando Ortiz est né il y a précisément 115 ans.

Pleine de portes et de fenêtres toujours ouvertes à la lumière de la rue dans la direction de l'alma mater au perron historique, cette maison a réuni les penseurs les plus avancés de notre pays dans le domaine des arts et des sciences. Si au dix-neuvième siècle le Palais d'Aldama attirait les talents les plus importants de l'époque, invités par celui que José Martí a appellé "le plus utile des Cubains, Don Domingo del Monte," au cours de notre siècle la maison de L et 27 s'est ouverte de la même manière à notre intelligentsia nationale. Cette maison aux proportions généreuses a reçu les hommes et les femmes reconnus par Don Fernando, invités par lui ou simplement attirés par ses idées avancées et par sa vocation protéenne et interdisciplinaire, et qui reconnaissaient en son maître un axe de la cultur! e scientifique cubaine.

De ce belvédère Don Fernando a pu apercevoir les maux qui affligeaient le peuple cubain et par son [oelig ]uvre non seulement les a dénoncés dans toute leur horreur déchirante, mais a tâché de les alléger. Sa vocation civique et patriotique a marqué dès le début le trajet de toute son [oelig ]uvre, qui supposait un projet transcendant et moderne, démocratique, non-réductionniste; un projet qui allait au-delà du simple positivisme pour se situer fermement sur le terrain du transculturel. Ortiz était persuadé que le métissage n'était pas simplement

-------------------------------------------- page 16
un mélange de colorations mais une synthèse d'idées, et il illustra ce crédo fidèlement dans chacun de ses livres. Il avait pleinement conscience de son utilité et s'est donc placé au centre de la problématique cubaine sans ambages, souvent assumant d'importants sacrifices personnels. Entouré d'archives, de tables de travail, de bureaux dans le style de la renaissance espagnole, d'énormes tiroirs, Ortiz a reproduit dans son ambiance domestique l'atmosphère d'une école de pensée contemporaine.

Ici, dans cette maison-temple, ont été créés la première Loi de Service Militaire Obligatoire, un code civil qui était un modèle pour l'époque; la réforme du système scolaire cubain; et beaucoup d'autres propositions que ce jeune ethnologue a soulevées dans le parlement de l'île. De cet endroit ont surgi maintes institutions de grande utilité pour la vie culturelle du Cuba, telles que les Archivos del Folklore Cubano, Estudios Afrocubanos, Ultra, (qu'il produisait quasiment seul), et d'autres. D'ici Ortiz a livré sa bataille la plus dure et la plus importante: la bataille d'un homme seul face à un mur épais de préjugés et d'obstacles réels, la revendication de l'apport africain à notre pays et ses conséquences transculturelles. Il fut un pionnier dans ce projet, avec Nina Rodríguez et Arthur Ramos au Brésil. Cette maison a été un temple, et elle continuera à l'être--mais un temple vivant, avec des hommes et des femmes qui sauront lui faire honneur. En elle, Ortiz a créé une dynamique d'action culturelle en harmonie avec la vie cubaine. Une de ces actions fut sa propre participation au Grupo Minorista.

La maison de L et 27 ne fut jamais la tour d'ivoire d'un savant, plutôt tout le contraire; elle s'est convertie en un laboratoire d'idées qui se sont rencontrées et qui ont créé des alchimies prodigieuses. Ici s'est élaborée la formule de la "cubanité," non par magie mais par examen profond des racines et un défrichage de la broussaille dense de la fôret cubaine. Tout ce que la bourgeoisie blanche, vouée à un positivisme rétrograde, voulait escamoter, Don Fernando revalorisa avec son optique objective et sans préjugé. Cette maison, comme la barque d'un amiral, posséda une boussole sûre, celle qui nous a conduit au chemin de Damas. Sans elle nous serions aujourd'hui autres et pas du tout ce que nous sommes: des hybrides de meigas galiciens et de orichas africains.

Des hommes aussi dissemblables que Jorge Mañach ou Carlos Rafael Rodríguez se sont rencontrés ici. Des intellectuels de la taille d'Alejandro Lipschutz et Bronislaw Malinowski laissèrent ici des empreintes ineffaçables. José Luciano Franco, Emilio Roig de Leuchsenring, Julio Le Riverend Brusone, Juan Marinello, Nicolás Guillén, Salvador Bueno, Mariano Rodríguez Solveira, José Antonio de Portuondo, Argeliers León et Antonio Núñez Jiménez ont partagé leurs points de vue avec Ortiz dans ces amples salons.

Ici on a fondé une des bibliothèques les plus utiles du Cuba, qui est maintenant une partie du patrimoine de la Biblioteca Nacional José Martí. Les archives de la maison étaient dispersés dans toute la maison, jusque dans les coins les plus éloignés, où ne dominait pas une esthétique futile, mais plutôt les livres et les revues.

Cette maison fut par la suite un musée de l'ethnographie cubaine. Sa cave labyrinthique servit d'entrepôt au rebut des collectionneurs d'élite et les musées officiels. Un luth paysan aussi bien qu'un tambour arará, un jeu de chekerés avec une paire de colonnes salomoniques.

-------------------------------------------- page 17

Un jour la maison sera un musée de la culture et des traditions populaires, et nous aurons alors réalisé le rêve le plus cher de celui qui y contribua si largement.

Je ne vais pas oublier qu'Ortiz a travaillé ici avec une des gardiens les plus infatigables de la mémoire de ce siècle: Conchita Fernández. Ni qu'ici Merceditas Valdés, la plus parfaite des apkwonas lucumises, a chanté pour l'oreille attentive de Don Fernando ses chants à Elegguá, Oyá, ou Naná Burukú. Dans cette même pièce, qui servait de salle de réception de la maison, ont souvent joué aux tambours Flor de Amor et son groupe de guaguancó. Dans ce salon se sont souvent réunis les officiers de la Sociedad Económica de Amigos del País. Ici durent les empreintes de beaucoup d'Espagnols distingués comme Juan Ramón Jiménez, María Zambrano, et Federico García Lorca qui, invités par l'Institución Hispano-Cubana de Cultura et son président Fernando Ortiz, ont apporté au Cuba leurs connaissances et leur solidarité avec le monde des lettres cubaines.

Dans ces couloirs se sont entretenu Rubén Martínez Villena et Pablo de la Torriente Brau, secrétaires successives de l'initiateur des études anthropologiques en Amérique latine.

Juan Marinello a rendu hommage ici à l'auteur du Contrapunteo cubano del tabaco y el azúcar. Dans ce même endroit, quand Juan a été nommé recteur de l'Université de La Havane, le Tercer Descubridor (Troisième Découvreur), comme a l'appelé Marinello, a appuyé cette nomination avec beaucoup de respect et avec une approbation qui a fait plaisir à son ami communiste. Raúl Roa et Ada Kourí ont ri à pleine gorge aux plaisanteries d'Ortiz du fond des fauteuils capitonnés de cette maison que María Herrera, sa veuve, a entretenue avec tant de soin et que le serviteur qu'on appelait el negro Maisí a gardé fidèlement jusqu'à sa mort.

Un après-midi de 1959 j'ai frappé à la porte de la rue L. Il y a des portes qui s'ouvrent pour ne jamais se refermer. Cela a été pour moi la porte de cette maison, que nous inaugurons enfin après sa restauration si longuement attendue. Je pourrais raconter bien des anecdotes sur Don Fernando, mais elles ne viennent pas à point aujourd'hui. Elles sont connues dans ces murs, qui connaissent ma dévotion à son [oelig ]uvre.

Je voudrais mentionner ici Trinidad Torregrosa, chekeré; Jésus Pérez, uba ilú; Raúl Díaz, nakasó; Pablo Roche, akilapkwa; Marcelino Ordás, oriaté; Alfredo Zayas et Merceditas Valdés; sachez que ces portes s'ouvrent de nouveau à vous qui avez rendu hommage à Don Fernando en tant que rumberos, tamboreros, ou praticiens de la Regla de Ocha, de la Regla de Palo Monte, et de la Sociedad Abakuá.

Ici vivra toujours la mémoire de tous ceux qui sont venus offrir leurs connaissances à celui qui mieux que tout autre sut les apprécier. Il a tout mis dans ses [oelig ]uvres sans aucun préjugé, en en soulignant les éléments les plus valables et les plus permanents. Dans ses livres, presque tous écrits dans cette maison, vivent leurs témoignages.

Ici nous allons tous vivre dans une harmonie noble, parce que l'[oelig ]uvre d'Ortiz nous unira; son spectre ample est symbolisé par cette maison. Ici le département d'histoire de l'Université de La Havane continuera à avoir son siège, avec ses études supérieurs et ses maîtrises; ici siègera l'Unión de Historiadores de Cuba et, en étant le site idéal, la Fundación Fernando Ortiz, qui honore l'[oelig ]uvre de celui que, sans hésitation, on peut désigner comme

-------------------------------------------- page 18
le plus utile des Cubains de ce siècle dans le domaine des arts et de la culture. Que nous ne puissions jamais manquer d'écouter dans les couloirs de cette maison-temple le systole-diastole de sa respiration, une respiration qui a nourri comme peu d'autres le trésor de la patrie, si, comme lui-même affirma, la culture est la patrie.

Que les portes de cette maison s'ouvrent de nouveau, et que le seuil soit gardé par la devise qui définit la vie et l'[oelig ]uvre de Fernando Ortiz: Ciencia, Conciencia, Paciencia.

() Discours prononcé par Miguel Barnet le 5 janvier 1996, à l'occasion de l'inauguration de la Villa Isis, Calle 27 No. 160 esq. L, Vedado, Ville de La Havane, Cuba, comme le siège de la Fundación Fernando Ortiz [1995-96.1]. Discours prononcé dans le salon principal du premier étage.

() Traduit de l'espagnol par Sara Vagliano.

-------------------------------------------- page 19

    PREFACIO  --  
LA CASA-TEMPLO  --  
Miguel Barnet  --  Presidente, Fundación Fernando Ortiz   Table of Contents     ON THE RELATIONS BETWEEN BLACKS AND WHITESFernando Ortiz  --  
(1943)